Les jours sans élan

CHRONIQUES

Dominique Sotiras

1/19/20264 min temps de lecture

Les jours sans élan

Il est des jours sans contours nets.

Des jours qui se vivent sans drame, sans événement, qui sont inertes. Des jours qui ne font pas de bruit. Ils s’infiltrent, s’installent dans le corps comme une brume familière. Certains diront qu’ils ressemblent à du repos. Mais si l’on écoute attentivement, le mouvement se passe à l’intérieur de soi.

Dominique connaît bien ces jours-là.

Elle n’y résiste plus. Elle ne les combat plus. Elle les reconnaît à cette lenteur inhabituelle qui s’empare d’elle, à cette envie de ne rien faire, à cette attraction silencieuse pour les gestes simples : se cocooner, s’asseoir, laisser le temps filer, regarder dans le vide. Cet état ne la surprend plus. La morosité marche à ses côtés depuis longtemps, changeant simplement de visage au fil des saisons.

Ce n’est pas une tristesse franche.

Ce n’est pas une dépression.

C’est un état intermédiaire, flou, un entre-deux où l’envie existe encore mais refuse d’avancer.

L’écriture est là, tout près, mais elle ne tend pas la main. Les lettres se dessinent sans ouvrir la porte de la créativité.

La lecture, son refuge, son plan d’évasion, son échappée fantaisiste reste posée sur l’étagère. Elle est accessible, et pourtant les feuilles du livre ne se tournent pas.

Dominique laisse faire.

Elle s’enroule dans un plaid épais comme dans un cocon qu’elle improvise.

Elle allume son ordinateur, non pour travailler.

Elle s’envole dans le navigateur internet pour trouver la porte de son évasion.

Regarder un film lui demanderait de faire un choix.

Regarder une série, n’importe laquelle pourvu que les images défilent, les voix racontent des histoires qui ne lui demandent rien.

Son mental s’arrête de tourner en boucle sur ses émotions. Il se repose enfin !

Son corps s’enfonce doucement dans le canapé comme s’il se préparait à une longue relaxation.

L’écran a un effet étrange, presque soporifique : il l’immobilise, l’hypnotise.

Il l’apaise, lui lave le cerveau. Il lui fait la promesse immédiate d’un mieux plus tard, d’un temps suspendu.

Dans cet espace-temps suspendu, quelque chose se relâche.

Parfois, elle est le personnage qui bouge à sa place sur l’écran. Il touche un point précis, une injustice, une solitude, une vérité familière, un rêve qu’elle poursuit depuis longtemps.

Les larmes coulent sans prévenir, silencieuses comme des trésors qui se révèlent.

Dominique ne les analyse pas.

Elle ne cherche pas à comprendre le pourquoi du comment !

Elle se recroqueville. La position fœtus est sa préférée.

Dans cette posture archaïque, elle lâche prise.

Sa tête sait.

Son corps se souvient.

Il fut un temps où se recroqueviller n’était pas fuir mais se protéger.

Se préserver d’une réalité qui allait faire mal.

Se bouger demandait de respirer, de se déplier, de grandir, de devenir sage, de devenir adulte.

Un temps où les larmes étaient faiblesse.

Aujourd’hui, elle décide que ces larmes proposent un instant de détente.

A l’intérieur, ses muscles se crispent dans le sanglot pour relâcher et libérer les tensions que le monde inflige.

Dominique ne se juge plus.

Elle vit ses émotions.

Ces gouttes salées coulent de ses yeux sans barrière.

Elles la nettoient sans explication, sans justification.

Puis elles s’arrêtent, comme elles sont venues.

Aucune guérison, mais quelque chose se vit avec plus de légèreté.

Dans ces moments-là, Dominique ne cherche pas à aller mieux.

Elle cherche à être juste là, présente à ce qui se vit, sans justifier l’instant.

Elle apprend que respirer, se détendre et laisser faire c’est renoncer à la violence intérieure, celle que notre éducation ou environnement a formaté pour devenir ce gentil soldat de la société.

La morosité n’est pas une ennemie c’est cette messagère qui nous chuchote des conseils d’introspection.

Elle murmure ce que le bruit du quotidien empêche d’entendre : la fatigue qui s’accumule, les renoncements discrets, les élans retenus. Elle n’exige pas d’action immédiate. Elle demande simplement qu’on l’écoute sans la houspiller.

Dominique sait que ces jours gris sont des jours de réorganisation intérieure.

Rien ne se voit, mais tout travaille. Les couches profondes se réalignent.

Les tensions lâchent.

Les désirs se reformulent.

Elle a longtemps cru qu’il fallait produire pour exister.

Créer pour prendre place.

Aujourd’hui, elle sait que certains jours demandent exactement l’inverse.

Ne pas produire.

Ne pas forcer.

Ne rien prouver à qui que ce soit.

Ces jours-là ne sont ni déprime, ni procrastination. Ils sont des étapes. Des niveaux de conscience que l’on ne peut atteindre qu’en ralentissant.

La morosité protège quelque chose de fragile : une vérité en gestation, un besoin de réajustement, une mue silencieuse, une évolution.

Dominique a cessé de se raconter qu’elle “perd du temps” quand elle ne fait rien.

Elle a compris qu’elle se transforme.

Et que l’immobilité apparente est parfois la condition nécessaire pour que l’élan futur soit juste.

Elle observe aussi ce qui résiste doucement.

Une phrase qui insiste dans un coin de sa tête.

Un mot qui revient sans raison.

Une image qui refuse de disparaître.

Elle n’a pas encore repris la plume.

Elle prend le temps d’une expiration pour l’inspiration suivante.

Elle sait qu’à un moment, sans prévenir, la musique des mots recommencera à se faire entendre.

Lire, écrire, créer : tout cela ne disparaît jamais vraiment.

Cela se tait quelques temps pour reprendre vie.

La patience est un terreau toujours fertile.

La morosité, quand on cesse de la combattre : c’est une chambre de transition.

Dominique ne romantise pas cet état. Elle le traverse avec lucidité. Elle sait qu’il ne faut pas s’y installer indéfiniment. Mais elle refuse désormais de le nier.

Il y a une sagesse dans ces jours gris que le monde pressé méprise.

Dominique reste encore un peu dans cet état de conscience qui se modifie.

Elle respire lentement.

Elle laisse la série se terminer sans zapping compulsif.

Et quand viendra le moment, pas aujourd’hui, peut-être demain ou pas, un jour c’est certain, quelque chose se remettra en marche.

Un geste, une phrase, une décision la remettra en vie.

La morosité n’aura pas gagné.

Elle aura simplement accompli son travail.

Et Etheyas, fidèle à elle-même, reprendra sa place et sa voix là où elle l’avait laissée : un peu plus juste, un peu plus nue, un peu plus libre.

Etheyas Soeren,

La femme qui reprend sa voix