L'emprise numérique
CHRONIQUES
Dominique Sotiras
6/14/2026


Quand nos écrans deviennent les conteurs du monde.
J’ai regardé une émission consacrée à l'emprise numérique.
https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/6711838-emprise-numerique-5-femmes-contre-les-big-5.html
Une de celles qui vous laissent longtemps silencieuse après le générique de fin.
J'y ai découvert, ou plutôt confirmé, que des adolescents peuvent se retrouver exposés à des contenus liés à l'anorexie, à la scarification, à la dépression ou au suicide sans même les avoir recherchés activement.
La question qui m'est venue immédiatement est simple :
Comment est-ce possible ?
Comment un enfant qui ouvre son téléphone pour regarder quelques vidéos humoristiques, suivre ses amis ou écouter de la musique peut-il se retrouver plongé dans un univers où la souffrance devient omniprésente ?
La réponse apportée par les spécialistes est dérangeante : les algorithmes ne cherchent pas à rendre les jeunes heureux. Ils cherchent à capter l’attention des usagers. Ils calculent les clics et déduisent par une logique froide ce qui retient le regard.
Ce qui inquiète, ce qui choque retient plus notre attention que ce qui est positif et qui suggère l’espérance en l’avenir.
Mais au-delà des algorithmes, cette émission a réveillé en moi une réflexion plus ancienne.
Il y a plus de vingt ans, alors que je m'étonnais de voir déferler dans les librairies des rayons entiers consacrés aux vampires, un représentant en livres m'avait répondu une phrase que je n'ai jamais oubliée :
« Le monde finit toujours par s'inspirer de ce qu'il lit. »
À l'époque, cette affirmation m'avait surprise.
Puis j'ai observé.
Les romans d'anticipation ont souvent précédé certaines innovations technologiques.
Les grandes utopies ont nourri des projets politiques.
Les récits collectifs façonnent les imaginaires. Ils déposent des graines. Certaines meurent. D'autres germent.
Alors je me suis demandée si nos écrans n'étaient pas devenus les nouveaux conteurs du monde.
Car autrefois, les histoires étaient racontées dans les livres.
Aujourd'hui, elles nous sont distribuées en continu par des flux d'images, de vidéos et de commentaires.
Et ces récits permanents finissent, eux aussi, par modeler notre perception du réel.
Je ne prétends pas que les réseaux sociaux fabriquent mécaniquement la violence. Ce serait trop simple.
L'humanité n'a pas attendu Internet pour être capable du pire.
Les guerres, les massacres, les persécutions et les cruautés les plus inimaginables existaient bien avant l'invention du premier écran.
Mais quelque chose a changé.
Nous sommes désormais exposés à une représentation quasi permanente du malheur du monde, en temps réel, chaque jour, chaque heure, chaque minute.
Notre cerveau peut-il résister à une telle quantité d'informations ?
Notre système émotionnel peut-il absorber quotidiennement des images de guerres, des crimes, des catastrophes naturelles, des scandales, des effondrements économiques, des drames familiaux ou encore des polémiques mondiales ?
Nous devenons les spectateurs permanents d'une tragédie planétaire.
À force d’être témoin passif de toute cette violence, nous la voyons partout.
Le récit de tant de mensonges, de trahisons fabrique la croyance que personne n'est digne de confiance.
Les négociations qui n’aboutissent pas, les trêves qui se transforment en pugilat, finissent par ancrer le foutu pour foutu et le à quoi bon dans nos pensées ! Tous nos efforts deviennent-ils inutiles ?
C'est là que réside, selon moi, le véritable danger.
Dans cette vision du monde que nos écrans distribuent.
Un des drames de notre époque se passe chez les adolescents qui n’ont pas encore achevé la construction de leur équilibre psychique interne.
Alors qu’ils sont en quête de sens sur l’existence, de repères pour savoir quelle est leur place : ce monde leur apparaît essentiellement violent, injuste, cruel et désespéré.
Comment pourront-ils développer sereinement le désir d'y prendre part ?
Je me suis alors demandée si les plus jeunes ne finissent pas par conclure que la vie n'a tout simplement aucun sens.
Comment préserver leur sensibilité pour éviter les dépressions, les burn-out de l’adolescence, à force d’être exposés à une vision du monde aussi sombre ?
Le mécanisme des algorithmes montre ce qui choque. Cela provoque de la peur et de la colère.
Toutes ces émotions qui nous poussent à rester connectés dans l’espoir d’un apaisement que la logique mathématique des datas ne choisit pas.
Pendant ce temps, les actes ordinaires de bonté comme les voisins qui s'entraident, les bénévoles qui donnent de leur temps, les artistes qui créent, les enseignants qui transmettent, les soignants qui accompagnent, les familles qui s'aiment sont presque invisibles.
Assistons-nous réellement à une augmentation de la violence ou à une augmentation de sa visibilité ?
Pourtant, l'histoire nous rappelle que les siècles passés furent souvent d'une brutalité extrême.
La différence est qu'autrefois nous ignorions la plupart des drames.
Aujourd'hui, leur diffusion se fait plusieurs fois par jour.
Cette visibilité permanente crée de la fatigue morale, des tensions internes que l’on apprend à ignorer par lassitude. Un état d’hypervigilance insidieux se met en place comme si le danger pouvait surgir de partout.
Nous nous protégeons avant même de chercher à comprendre.
Peut-être est-ce aussi pour cette raison que les relations humaines semblent parfois plus compliquées.
Nous échangeons sur les réseaux via les commentaires qui ne sont pas toujours simples à décrypter dans leur chronologie.
La rencontre réelle, elle, demeure sporadique.
Elle exige de supporter les silences, les désaccords, les émotions, les maladresses.
Toute cette humanité que les interfaces numériques filtrent en partie.
Pourtant, malgré ce tableau parfois inquiétant, je refuse de céder au catastrophisme.
Parce qu'une autre réalité existe.
Elle est simplement moins visible.
Notre responsabilité contemporaine doit consister justement à rééquilibrer notre regard.
Refuser que les algorithmes deviennent les seuls narrateurs de notre existence.
Offrir à notre jeunesse un monde qui les accueille, les oriente, les écoute, les soutient.
Notre société doit les éduquer à s’éveiller à la remise en question de ce qu’ils apprennent et doit les protèger le temps que leur esprit critique puisse prendre le relais.
Car ce que nous regardons façonne notre imaginaire.
Et notre imaginaire finit toujours, d'une manière ou d'une autre, par façonner le monde.
Dominique Sotiras
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